L’anorexie : le témoignage d’une résidente

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Janvier 2021 : L’eau froide de la douche me réveille. En me penchant pour prendre une serviette, j’aperçois un objet sous le placard. Blanc, rectangulaire, froid. Je sais que ça ne peut aboutir à rien de positif de me peser. Soit j’ai gagné du poids, je vais vouloir compenser, soit j’en ai perdu, pas sûr que je puisse résister à la tentation de céder à cette euphorie de maigrir. Le seul moyen de ne pas tomber dans le piège est de ne pas me peser. Mais puis-je résister ? Même si je sors de la salle de bains maintenant, je saurai désormais qu’il y a une balance. J’ai peur. J’ai peur de moi-même.

« J’ai peur de moi-même »

L’image que l’on a d’une anorexique est celle d’une victime du marché de la mode. Des mannequins maigres sur les affiches, les jeunes adolescentes qui se maquillent, qui regardent des émissions de mannequins et qui veulent être sexy.

Cette image n’a rien à voir avec la réalité des patients que j’ai connue dans les cliniques que j’ai fréquentées. Beaucoup d’anorexiques ont subi des abus sexuels. Arrêter de manger est une manière de forcer les autres à s’occuper d’elles, et en même temps de devenir presque invisibles. Souvent, elles essaient de compenser des conflits familiaux, s’occupent des autres, se sacrifient, oublient de s’occuper d’elles- mêmes. Elles ne veulent pas déranger, ne pas revendiquer de l’attention. Silencieuses, personne ne se rend compte de leurs problèmes.

Moi-même, je n’ai jamais mis du maquillage quand j’étais jeune, je n’ai jamais regardé des émissions de mannequins à la télé, je n’ai pas eu d’idoles de femmes maigres. J’avais beaucoup d’ami.e.s, j’étais proche de ma famille, j’avais des bonnes notes, des hobbies. Paradoxalement, j’ai toujours aimé mon corps.

2014 – 2015 : Je me souviens de l’énergie que j’ai eue quand j’ai arrêté de manger. Une euphorie qui ressemble à une ivresse. Ne pas dormir, ne pas manger, étudier, faire du sport, sortir, voir des gens. Je me sentais légère, libre, nul besoin de suivre des normes ridicules de la société. J’étais fière d’une discipline que les autres n’avaient pas. Je voulais tout perfectionner.

« J’ai cru que ne pas manger m’aidait à garder le contrôle sur mes besoins, gagner en indépendance vis-à-vis des autres et être efficace, alors que l’anorexie m’a rendue dépendante et inefficace »

Ce jour-là, j’ai invité des ami.e.s pour un brunch, mais je déteste manger avec d’autres personnes. Si au début de ma maladie, j’ai pu renoncer simplement à la nourriture, c’est devenu de plus en plus difficile avec le temps. Je suis déconcentrée quand il y a de la nourriture sur la table. Constamment, je la regarde et je me demande si je dois en manger ou pas. Je ne peux pas me concentrer sur les conversations. J’ai complètement oublié la sensation de savoir si on a faim ou pas. Mon corps et mon esprit ont constamment faim, mais je ne sens rien dans mon ventre.

24 heures sur 24, tout mon comportement et toutes mes pensées sont occupés par l’anorexie. Je compte toujours les calories, je cherche toujours des voies de faire plus de sport, j’ai adapté complètement mon comportement de manger à cette maladie – j’ai oublié ce qui est un vrai repas. Quand je mange une tranche de pain, j’ai l’impression que c’est trop. Je ne mange même pas des poivrons et des carottes car ils ont relativement beaucoup de calories comparé aux autres légumes. Je mâche tout le temps des chewing gums, j’ai toujours une bouteille d’eau avec moi, je mange toujours des choses que je n’aime pas. Je ne boit pas de thé car je me dit qu’il y a certainement quelques calories dedans.

« 24 heures sur 24, tout mon comportement et toutes mes pensées sont occupés par l’anorexie.
Je compte toujours les calories, je veux toujours faire du sport, j’ai adapté tout mon comportement de manger à cette maladie – j’ai oublié ce qui est un vrai repas. Quand je mange une tranche de pain, j’ai l’impression que c’est trop.
Je ne mange même pas des poivrons et des carottes car ils ont relativement plus de calories comparé aux autres légumes. Je ne bois pas de thé car je me dit qu’il a certainement quelques calories.»

Je ne peux pas supporter de la nourriture dans la cuisine. Dans des moments “faibles” quand je ne peux plus contrôler ma faim, je mange, peu importe ce qui est autour de moi. Pas comme les femmes qui ont des problèmes de boulimie (je n’ai jamais vomi), mais ca me semblait des sommes énormes. Et ce n’était pas un plaisir. Je mangeait du nutella que mon colocataire avait laissé dans la cuisine, pur. Je mangeait une cuillière d’un plat que j’avais mis dans le frigo, puis je commencaient à avoir des remords, je reprenait, je me disais comment j’avais pu faire ca, je mangeait une pomme pour apaiser mon appétit.

Une fois, j’avais lu dans un article d’une anorexique qui mettaient de la col sur ces pains pour ne plus pouvoir les manger. Ca me semblaient absurde. Dans cette phase de ma vie, je comprenait complètement.

« J’ai une taille de 1,72 m et je pèse au moment le plus bas 38 kilos. »

Si au début, le fait de ne pas manger m’a donné de l’énergie, de la confiance en moi, de la routine et un sentiment de réussite, les désavantages ont rapidement pris le dessus. Je suis toujours passive-agressive. Je n’ai pas de force, je me sens fatiguée tout le temps. Je suis très lente quand je marche, monter des escaliers devient presque impossible. Je me sens épuisée. Je voudrais tellement être posée sur une pelouse en regardant le ciel ou la nature. Mais je me sens tout le temps stressée. Je dois faire du sport. Je me brosse les dents en faisant des exercices, je prends toujours mon vélo. Si je dois prendre le tram, il m’arrive de commencer à pleurer. Une occasion ratée de faire du sport. De toute façon, je pleure beaucoup.

© Melisa Benakay

Dans mes séminaires, je n’arrive pas à me concentrer. Quand je lis, je ne comprends pas ce que je lis. Quand je joue du violon, j’arrête après 10 minutes parce que c’est trop fatiguant. Je me sens comme une hypocrite, j’ai peur que les gens ne découvrent que je ne suis qu’une coquille vide. Je ne sais rien, je ne peux rien, je ne fais que semblant. Je n’arrive même pas à écouter mes potes dans une conversation. Mon copain s’en rend compte, me fait une remarque, je m’énerve. Quand je parle à mes proches, il y a toujours des conflits. Je me sens constamment coupable et incomprise.

J’ai toujours une peur diffuse que ma situation s’aggrave prochainement. J’ai peur de mourir. J’ai besoin d’une pause.

« Je n’arrive pas à me concentrer, je ne peux plus lire et dans des conversations, je ne suis même pas capable d’écouter. Je me sens comme une hypocrite, je me sens constamment coupable et incomprise. »

Ma docteure m’envoie à l’hôpital. Je ne le veux pas au début, mais je me dis que j’avais besoin de quelques semaines de calme. Quelques semaines, j’étais naïve. Je passe trois semaines dans un centre de traitement des toxicomanes. Les autres patients sont dépendants de méthamphétamine, de cocaïne ou d’alcool. J’avais cru qu’on allait s’occuper de tout une fois que j’entrais dans l’hôpital mais je me sens seule. Je dois m’occuper moi-même de trouver une place dans une clinique spécialisée, j’appelle des tas de numéros différents.

Finalement, un hôpital qui traite des maladies psychosomatiques m’accepte. La plupart des cliniques qui traitent des troubles alimentaires définissent des règles strictes, par exemple elles forcent les patients à manger ce qui est dans leur assiette. L’approche dans cet hôpital est de nous laisser libres, on peut manger quand et ce qu’on veut. En revanche, au début de la thérapie, nous devons faire un « contrat » avec les thérapeutes pour désigner le but de notre séjour de trois mois. Il faut – pour les anorexiques – gagner du poids. Je ne me souviens plus de combien par semaine, mais je suis sûre que j’ai beaucoup négocié. Même 100 grammes me semblaient énorme. En fait, je ne m’étais pas tant pesé à la maison, ni trop regardé dans le miroir, ce n’était pas le poids en soi qui m’importait, mais je voulais être disciplinée. Prendre du poids signifiait perdre le contrôle.

Bref, sans entrer dans les détails, je suis sortie trois mois plus tard sans avoir gagné de poids. Je voulais regagner mes forces et ma vie, mais je n’étais pas prête à renoncer à cette addiction qui m’accompagnait depuis plusieurs années. J’avais peur de n’être qu’une coquille vide, j’avais peur de devoir me confronter à mes autres problèmes. L’anorexie est un prétexte pour ne pas devoir prendre des décisions, une excuse pour ne pas avoir les meilleurs résultats à l’université, une raison valable de dire qu’on a besoin d’une pause et de prendre le temps de s’occuper de soi-même. L’anorexie fonctionne surtout comme une orientation, un guide qui donne du sens à sa vie et qui est toujours là. Étudiante en sciences humaines, je suis habituée à toujours m’interroger et à remettre en cause le sens des choses que nous faisons. L’anorexie est une excuse pour ne plus le faire. De cette manière, elle fonctionne comme une religion ou une idéologie fondamentale – avec un but clair : maigrir le plus possible. Les moyens sont diverses : ne pas manger, faire du sport, pour d’autres femmes vomir et prendre des laxatifs.

Les docteures m’ont encouragé de manger, de confronter mes autres problèmes, d’arrêter de me suicider lentement. Ma thérapeute m’a dit qu’un tiers des anorexiques restent toute leurs vie anorexique, un tiers peut en sortir et un tiers meurt. Mais je ne pouvais plus imaginer une vie sans anorexie – depuis quelques années, toute ma vie était influencée par ces pensées et ce comportement, mon rhythme de manger, mes visions, je me sentais mal, je n’arrivais plus à penser normalement, à me contenter de choses autres que de maigrir ou de me contrôler. Je n’avais pas d’espoir qu’une vie sans penser aux calories seraient possible.

Ils s’ensuivent deux ans de lutte contre moi-même. Du progrès qui me paraissait être de la régression et des rechutes qui me semblaient être un succès. Le plus difficile est d’accepter que ce n’est pas un succès de perdre du poids.

« Ils s’ensuivent deux ans de lutte contre moi-même. Du progrès qui me paraissait être de la régression et des rechutes qui me semblaient être un succès.
Le plus difficile est d’accepter que ce n’est pas un succès de perdre du poids.»

Je ne sais pas comment j’ai finalement battu cette maladie. J’ai gagné contre une partie importante de moi-même. J’ai eu de la chance. J’étais encore jeune et j’avais des perspectives. Je pense parfois à une patiente qui était à l’hôpital avec moi, d’une quarantaine d’années, mais on aurait dit qu’elle en avait 60. Sa peau était ridée, ses dents manquaient. Lorsqu’on lui parlait, on se rendait rapidement compte à quel point elle était déconcentrée, prise par la maladie, trop faible physiquement pour même avoir une courte conversation qui en méritait le nom.

J’avais aussi un entourage qui me soutenait tout le long de ce processus, alors que d’autres patients n’avaient pas grand monde. Une famille en dispute, des amis qui les ont abandonnés. J’ai eu de la chance que mes profs et le responsable de ma bourse soient compréhensifs. Pour d’autres, à cause de leur maladie, elles avaient déjà raté l’école ou l’université et n’avaient pas la chance d’être soutenues financièrement, de pouvoir reprendre leur vie après l’hôpital, d’avoir d’autres moments de succès autre que l’hypocrite réussite de maigrir.

Janvier 2021 : J’ai pu renoncer à la tentation de me peser sur cette balance. J’ai demandé aux filles de mon étage de la mettre autre part. Je vais bien. Mais mieux vaut prendre des précautions afin d’éviter la rechute dans des moments de faiblesse.

***

« Il est possible de retrouver une vie sans anorexie »

L’histoire que j’ai écrite ici n’a pas la prétention à être représentative car il y a beaucoup de femmes (et d’hommes) qui compensent les problèmes les plus divers avec leur comportement alimentaire. Reste à dire que je veux vous exprimer mon soutien le plus profond. Il est possible de retrouver une vie sans contraintes, sans vous enfermer sur vous-même. La colère que vous portez en vous, tournez- là vers l’extérieur ! Changez le monde, combattez les inégalités, accusez les personnes qui vous ont fait du mal. Ne pas manger vous rendra au contraire fatiguée, indifférente et paralysée.

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