Le nouveau pavillon de la maison de la Tunisie – lettre d’une résidente

La vue d’une chambre du nouveau Pavillon Habib Bourguiba à la cité, inauguré en 2020.

La pire chose est le bruit du périphérique. Même avec des fenêtres fermées, le bruit demeure insupportable. Cela me coûte mon sommeil, ma concentration est a des risques non-négligables sur ma santé.

J’essaie d’étudier et d’avoir de bons résultats mais tous ce que je vis sont des nuits d’insomnie, une fatigue, le bruit, des grincements de dents et d’autres tics nerveux que j’ai developpés pendant les longues nuits sans sommeil. Ca m’arrive de pleurer, dû à la peur d’échouer dans mes études par manque de sommeil et de concentration.” (anonyme)

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Cette lettre nous a été envoyée par une résidente de la Maison de la Tunisie, en demandant de le publier de manière anonyme. Elle a initialement été écrite en réponse à un communiqué de presse portant sur le nouveau pavillon de la Maison de la Tunisie publié par le magazine Chroniques d’architectures. La lettre y est également publiée*. Le texte suivant contient quelques changements par rapport au texte initial publié sur le site de Chroniques d’architecture, adapté par la résidente.

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L’image que l’on a en lisant ce que dit la presse au sujet du nouveau pavillon de la maison de la Tunisie, le pavillon Habib Bourguiba, à la Cité internationale universitaire de Paris, est loin de la réalité.

En lisant des communiqués de presse, comme dans les chroniques d’architecture, ou des articles, comme dans le monde, qui portent sur le nouveau pavillon, on pourrait croire que l’architecture de la maison est bien pensée et bien faite.

Quelques extraits des articles publiés dans des journaux et magazines renommés :

« D’un point de vue fonctionnel, la façade protège efficacement les résidents du Pavillon contre l’ensoleillement et donne une véritable intimité à tous les espaces, y compris la nuit le long du périphérique. » (chroniques d’architecture)

« La forme organique permet de répondre avec acuité aux contraintes d’un site parisien très exposé à la vue, au bruit et aux éléments naturels (orientation plein sud). Les façades du bâtiment ondulent pour limiter les nuisances acoustiques, afin de répondre au masterplan de Bruno Fortier et pour offrir des points de vue uniques à chaque chambre. » (chroniques d’architecture)

« L’espace continue d’onduler à l’intérieur des chambres où les grandes baies vitrées concaves, qui font de la circulation du périphérique un spectacle hypnotique, répondent aux colonnes ovoïdes où ont été glissées les salles de bains. » (le monde)

En tant que résidente, je vois le fossé entre ces phrases et la réalité que nous vivons ici (la moitié des chambres est placée côté périphérique et l’autre moitié côté parc, je parle donc ici des chambres qui donnent sur le périphérique).

Depuis ma fenêtre par exemple, je ne vois que le périphérique. En plus, la vue est limitée par les lettres qui sont fixées à l’extérieur de l’immeuble. Qui souhaiterait être “hypnotisé” (comme le dit l’article d’Isabelle Regnier dans le Monde) par le périphérique sinon ceux qui le romantisent du simple fait de leur déconnexion vis-à-vis de celui-ci? Les auteurs de ces articles vivent dans une bulle, dans un “oeuf” qui les coupe des conditions concrètes d’existence dans la maison. Qui voudrait ouvrir sa fenêtre pour partager sa vue entre une plaque de métal et la sarabande folle du périphérique?

Qui plus est, il fait une chaleur insupportable dans les chambres qui sont orientées vers le périphérique. Il nous est donc conseillé de garder les rideaux toujours fermés, des rideaux d’ailleurs trop petits pour couvrir toutes les fenêtres, ce qui est surtout très embêtant durant la nuit car on voit les lumières des voitures qui passent dans les deux directions. Par ailleurs, les spécialistes conseillent des stores plutôt que des rideaux contre la chaleur, et je me demande pourquoi des choses aussi simples et pas chères n’ont pas été appliquées.

La pire chose est le bruit du périphérique. Même avec des fenêtres fermées, le bruit demeure insupportable. Le bruit moyen pendant la nuit (mesuré par exemple par un autre résident avec une application sur son portable pendant la nuit, fenêtre fermée) s’élève à presque 50 décibels, avec des maximums à 90 décibels !

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) dit à ce sujet :

“For night noise exposure, the GDG strongly recommends reducing noise levels produced by road traffic during night time below 45 dB Lnight, as night-time road traffic noise above this level is associated with adverse effects on sleep.” (World Health Organization 2018)

Comme l’OMS, le ministère francais de la Santé constatent qu’un bruit constant de 40 décibels est susceptible d’entraîner des troubles de sommeil, ainsi que des troubles de concentration. A partir de 55 décibels, le risque pour des maladies cardiovasculaires augmente drastiquement.

Sans parler des problèmes de santé que provoque la pollution du périphérique à quelques mètres de ma chambre. Si le périphérique se trouve simplement à côté du bâtiment et si on ne peut alors peut-être rien faire contre la pollution, on aurait très facilement pu introduire une meilleure isolation sonore et aussi des stores et d’autres outils d’isolation thermique. Il n’y a par exemple pas d’air conditionné. Et des stores n’auraient pas été beaucoup plus chers que des rideaux. Des fenêtres supplémentaires l’auraient peut-être été, mais au moins on pourrait dormir. On aurait peut-être pu économiser un peu dans la façade. 

En effet, je dors extrêmement mal et très peu dans ma chambre et il n’est pas question d’y étudier : la chaleur (au moins en été) et surtout le bruit rendent cela impossible. Je me sens tout le temps stressée et fatiguée. Les autres résident.e.s auxquels j’ai parlé partagent mon ressenti. J’ai vécu dans d’autres maisons de la Cité internationale, également juste à côté du périphérique, où le bruit était beaucoup moins embêtant alors qu’elles ont été construites dans les années 50 et 60 – alors que le Pavillon Habib Bourguiba a été inauguré l’année dernière.

L’esthétisme dans lequel s’enferment les architectes de ces maisons provoque une détérioration des conditions de vie des résidents. Leur délire hypnotique les empêche d’allier le beau à l’utile, tout cela pour servir dans un strass obscène les intérêts symboliques des Etats qui construisent ces maisons comme des statues. Sauf que l’on ne vit pas dans des statues, ou alors comme dans une bulle, comme dans un oeuf, comme dans une étuve sans vapeur, comme les concepteurs de cette maison.

La vue d’une chambre du nouveau Pavillon Habib Bourguiba à la cité.

Par ailleurs, la salle d’études est tellement mal isolée et mal placée (juste à côté de la reception, de l’ascenseur, de la salle de ménage et du foyer) qu’on n’y entend pas seulement le périphérique (moins fort que dans les chambres) mais aussi tout ce qui se passe à la réception, les gens qui marchent dans les couloirs, les sons de l’ascenseur, ce qui se passe dans le foyer, dans les escaliers et devant la cuisine. Dû à l’architecture ouverte, certes intéressante, et en manque d’isolation sonore au niveau des portes et des murs, il est impossble de se concentrer dans cette salle. Par ailleurs, il y fait également chaud et les fenêtres sont orientées vers le périph.

De plus, la cuisine est dans un état désolant, les matériaux les moins chers semblent avoir été utilisés, en tout cas les plaques ne marchent pas et il y a déjà beaucoup de traces d’usage, les surfaces sont partiellement déjà brûlées et cassées.

Après une année déjà, la cuisine a des traces d’usages remarquable, les matériaux semblent être de très mauvaise qualité et cassent rapidement.

En résidant dans cette maison, on a l’impression que tout le budget a été dépensé pour la façade, les salles représentatives, etc., tout ce qui peut être beau sur des photos. En guise de quoi, pour celles et ceux qui habitent dans des chambres orientées vers le périph, c’est-à-dire environ la moitié d’entre nous, on ne peut ni dormir ni étudier dans les chambres ni de manière concentrée dans la salle d’études, ni ne peut-on y cuisiner correctement. Pourtant, je croyais qu’il s’agissait-là de fonctions importantes pour une habitation étudiante. Et tout ça pour 510€ de loyer !

Je suis d’accord, l’architecture de la nouvelle maison est innovative et intéressante. Pourtant, plus important sont les besoins essentiels des étudiant.e.s, qui se trouvent déjà souvent dans des situations stressantes durant leurs études. Un bon sommeil ainsi qu’une chambre dans laquelle on se sent à l’aise et où on peut étudier sont essentiels pour les études – un manque de sommeil est par contre une cause importante de dépression, stresse, mauvais résultats.

Les journalistes semblent s’intéresser uniquement à la façade avec les belles lettres arabes et ne posent pas la question de la qualité de vie dans les chambres.

Je serais reconnaissante si les journalistes pouvaient éviter de contribuer à la propagation d’informations incorrectes et euphémistes sur un projet de résidente étudiante qui n’en mérite pas son nom de mon point de vue de résidente. Il me semble qu’il s’agisse seulement d’un projet de prestige sans qu’il y ait pour objectif que nous puissions étudier, dormir et cuisiner convenablement.

Bien cordialement,

Une résidente dépitée

Septembre 2021

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*La rédaction n’est pas responsable des opinions exprimées par les auteurs et autrices, ni du contenu des liens utilisés.

1 comment
  1. Elle a tout dit. Nous souffrons depuis 1 an et demi déjà.. Depuis que j’habite à ce pavillon, je souffre de troubles de sommeil. Le bruit est insupportable et énervant. Même les boules quies (keskes comme dit Sbou3i) ne servent à rien.

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