Et maintenant , on fait quoi ? : édition de l’été 2007

Nous souhaitons profiter de cette publication précédant la saison estivale pour mettre le doigt sur un scandale prévalent à Paris, tel que perçu par ceux qui y sont habituellement étrangers, dans la
tradition comparative et critique que propose ce journal. On ne pourra s’empêcher de noter que la tendance liquide d’aujourd’hui est à l’eau, minérale, pétillante comme tranquille, pour bien s’hydrater et comme substitut aux boissons sucrées. Le format de préférence du parisien est maintenant la bouteille de plastique, oscillant entre Vittel, Volvic et Évian.
Quiconque qui est conscientisé aux enjeux environnementaux et économiques entourant l’eau embouteillée sera surpris en arrivant à Paris de voir la quantité de bouteilles quittant les étalages des supermarchés, trimbalées dans les rues, servies sur les terrasses et finissant aux poubelles. L’attachement quasi-national à cette manière inusitée de s’hydrater, dans un État moderne disposant de toutes les infrastructures pour traiter l’eau, résulte d’un travail ardu de formatage des préférences des consommateurs. Ceci résulte en un choix plus coûteux, plus dommageable pour l’environnement et parfois de moins bonne qualité.
Depuis sa toute récente fondation, nous avons ouvert nos pages à une diversité d’auteurs et de points de vues, sans se compromettre au niveau du support factuel des opinions exprimées. Ce standard que s’impose notre publication n’est ni légalement ni éthiquement le même que celui de l’industrie publicitaire, avec les conséquences qui peuvent s’ensuivre. Nous visons ici précisément les industries de l’eau embouteillée qui profitent de l’emprise sur les esprits et la culture pour vendre leurs produits plastifiés à grande échelle.
Cette emprise est typique du virage publicitaire qui a pris de l’ampleur en Occident, soit une tendance à investir davantage dans l’idée transcendante qu’un consommateur se fait d’un produit que dans la valeur physique et utilitaire de celui-ci. Cette technique préconisée et popularisée par Nike, Starbucks et Disney est à l’oeuvre dans le domaine de l’eau, où quelques acteurs se permettent de toucher des marges de profit faramineuses, tandis que son cout marginal de production équivaut à quelques centimes le litre. L’arsenal marketing d’Évian depuis les années ‘90 comprend des partenariats avec des grands couturiers, des vidéos viraux et une sponsorisation d’évènements sportifs. Le produit, quant à lui, reste le même. Naomi Klein décrit cette stratégie comme celle du « Brands, not products », alors que plusieurs entreprises préfèrent aujourd’hui investir davantage que jamais dans leur image de marque.
Nous remarquons également une tendance pernicieuse à convaincre en passant par l’instinct maternel. “L’eau des mamans et des bébés”, scande Mont Roucous. “Vittel pour son biberon” disait-t-on dans une affiche il y a quelques années. Sans oublier les fameux spots d’Évian faisant figurer des bébés en rollers. Ces pratiques qui amalgament idées et produits relèvent d’un charlatanisme rappelant la tragique affaire Nestlé des années ’70, lorsque l’entreprise suisse envoyait des représentantes de ventes déguisées en infirmières proposer ses substituts de lait maternel dans les ailes néonatales d’hôpitaux africains.
Rappelons ici une fois de plus que l’eau de Paris, tous arrondissements confondus, est conforme aux normes européennes formant le standard de qualité sanitaire le plus élevé au monde. Cela n’empêche que près de 8 milliards de litres d’eau embouteillées ont été vendus en 2015, avec les milliers de tonnes de plastique transformées que cela implique, et les euros disparus dans les poches d’entreprises qui sont essentiellement des boites de pub.
Cette tendance n’épargne nullement la Cité universitaire et ses milliers de résidents, qui font à Rome comme chez les Romains, ou qui conservent une méfiance envers l’eau publique qui serait légitime dans leur pays d’origine.
Disons-le une fois pour tous, l’enjeu de l’eau est politique. Il est politique puisqu’une poignée de compagnies mènent une conquête culturelle pour vendre à grand prix du plastique néfaste à l’environnement. Il est également politique puisqu’un choix s’impose aux citoyens-consommateurs dans leurs achats et à l’État dans ses politiques publiques. Nous vous appelons à choisir le robinet.
Alexandre Thibault