La précarité au ciné et en bd

I, Daniel Blake (2016) – Drame – 1h40m

I, Daniel Blake de Ken Loach

Par Chiara Romeo

I, Daniel Blake (2016) – Drame – 1h40m

I, Daniel Blake est l’avant-dernière œuvre du réalisateur et activiste politique Ken Loach. Vainqueur de la Palme d’Or à Cannes en 2016, ce film est à la fois un cri de colère contre un système social cannibale, ainsi que l’histoire intime et sincère d’un homme ordinaire.

« I, Daniel Blake, am a citizen, nothing more and nothing less »

Daniel Blake est un menuisier de 59 ans de New Castle, en Angleterre. À la suite d’un épisode cardiaque, ses médecins le déclarent inapte au travail, il est donc obligé de demander une allocation du système de protection sociale. Au lieu d’obtenir l’aide qu’il mérite, la vie de Daniel Blake se transforme tout à coup en une lutte insensée contre les monstres de la bureaucratie et de la technocratie.

« I don’t tug the forelock, but look my neighbour in the eye and help him if I can »

Perdu dans ce cauchemar kafkaïen, la vie de Daniel s’entremêle avec celle d’autres qui, comme lui, doivent faire face à un système qui ne sait pas prendre soin d’eux. On rencontre Katie, une jeune mère célibataire avec deux enfants, ou encore le jeune voisin de Daniel qui, ayant perdu toute confiance dans les institutions, essaie de gagner sa vie avec la contrebande de chaussures sportives. Jour après jour, ces personnages cherchent à s’entraider à travers des gestes pratiques : tous comme des frères, oubliés par un État absent, ils sont toujours là l’un pour l’autre. À la précarité du présent – caractérisée par des subsides niés, des files d’attente infinies aux distributions alimentaires et des applications en ligne avec des formulaires dans une langue bureaucratique qui semblent incompréhensible – ils répondent par une solidarité spontanée qui leur donne le courage de ne pas se rendre.

« If you’re not angry about it, what kind of person are you? »

Pourquoi regarder ce film ? Pour son honnêteté. Ken Loach ne laisse aucune place au misérabilisme ou à des narrations rhétoriques : il se limite à mettre devant la caméra les histoires de gens ordinaires, celles qui remplissent les salles d’attente des centres d’assistance, ou qui font la queue aux banques alimentaires de nos villes. Daniel Blake nous oblige à regarder l’Occident dans les yeux et à constater les échecs d’un système de plus en plus sclérosé. En même temps, il nous montre en toute pureté l’existence d’une humanité qui résiste et défend sa dignité jusqu’à son dernier souffle.


Au-delà des décombres de Zerocalcare

Par Emanuele Falcolini

Au-delà des décombres de Zerocalcare (2019)

« C’est plutôt bien, non ? Qu’on s’y soit habitué, je veux dire»

« C’est ni bien ni mal. C’est normal. Sinon on serait mort »

Né en 1983, Zerocalcare est l’un des dessinateurs italiens qui a le plus de succès ces dernières années. Dans ses histoires, pour la plupart autobiographiques, il représente ses démons intérieurs, ses esprits guides et les personnes qui lui sont chères.

Au-delà des décombres (Cambourakis 2018 tome 1 ; 2019 tome 2) contraste avec le reste de son œuvre. L’histoire implique davantage son groupe d’amis et s’éloigne des environnements familiers des autres œuvres. L’intrigue se développe en parallèle entre Rome et un monde fictif postcatastrophique ; les personnages – Zerocalcare et ses amis – sont représentés dans ces deux mondes et leurs histoires se développent symétriquement.

À Rome, les changements et les invariants de la vie des protagonistes sont représentés de manière réaliste. Dans le scénario fictif, ils sont observés d’un œil critique par un vieil homme qui enseigne à un enfant comment reconnaître les « choses féroces » afin d’éviter les erreurs de la génération des héros. La représentation métaphorique de la vie des protagonistes comme des naufragés dans un territoire hostile décrit bien l’immobilité dans laquelle ils se trouvent, faite d’habitudes, de rituels pour survivre. L’opportunité d’un appel à projets pourrait temporairement garantir au groupe une certaine stabilité, mais cela nécessite la synergie de tous et il n’est pas facile de l’obtenir lorsque chacun est traqué par ses propres démons, métaphoriques dans un monde, terriblement réels dans l’autre.

Les deux volets qui composent Au-delà des décombres parviennent à encadrer de manière directe une génération incapable de se projeter, mais avec un style plein de métaphores et d’ironie. L’auteur a la capacité de toucher et de faire rire les gens sans se séparer d’un style profondément autodérisoire. Lire cette BD, c’est entrer dans le récit intime de l’angoisse de l’auteur, mais en même temps révéler les démons qui nous consument et qui, sans nous laisser grandir, essaient de nous transformer en quelque chose de différent de ce que nous voulions être.

Est-il possible de surmonter les difficultés des individus, de s’émanciper de ses démons et de se serrer sur le radeau à la dérive ? Ou bien la précarité de la vie se reflète-t-elle invariablement sur nos relations interpersonnelles ? L’histoire autobiographique de Zerocalcare n’apporte pas de solutions, mais offre des conseils, des règles pour survivre dans un monde toujours en crise. On ne fuit pas devant les démons, on reconnaît les « choses féroces » et on comprend que l’on peut les frapper ; on s’occupe les uns des autres, on ne laisse personne derrière.

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