D’une précarité l’autre : les salariés de la Cité

Illustration : Melisa Benakay

La dégradation inouïe des conditions de vie des étudiants en temps de pandémie nous plonge face au fait d’une inégalité de situation au sein de la Cité internationale. Essayons de prendre la mesure des rapports entre employés et résidents de la Cité afin de mieux comprendre ce qui sans quoi notre vie à la Cité ne serait possible.

C’est un sentiment qui s’infiltre sous nos portes de bois, dans nos échanges rapides dans les cuisines, qui gravit les marches de nos maisons de marbre, c’est la conscience du privilège dans lequel, en tant que résidents de la Cité, nous sommes baignés. Sur quoi repose notre cadre de vie exceptionnel eut égard des conditions de vie des étudiants qui n’y résident pas ? Ce sont des mains qui nous supportent, de l’entretien du parc au service de gardiennage en passant par le restaurant universitaire et les employés de ménage ; ces mains ne sont petites que parce que nous ne les voyons pas. En réalité, elles sont omniprésentes, partout, réalisant un travail important, régulier, auquel, vraiment, nous devons nos facilités d’étude comparées à celles des nonrésidents. C’est une armée qui s’active pour rendre la vie des étudiants la plus agréable et propice aux études qui soit. Si la cité est « unie », ce n’est que grâce au liant que toutes ces personnes apportent.

La situation des étudiants au sein de la cité peut être paradoxale. D’une part, nous sommes soutenus par un travail manuel omniprésent, s’occupant de l’entretien, du nettoyage, de la sécurité, de la restauration. D’un autre côté, les étudiants qui doivent travailler à côté de leurs études peuvent être amenés à réaliser le même travail manuel en dehors de la cité. Ils ne font alors que répéter un travail que l’on fait pour eux dans leur propre lieu de résidence.

Cependant, l’emploi étudiant aujourd’hui s’est ramifié et rares sont ceux qui y ont encore accès. D’où la précarité étudiante que nous connaissons. La situation de ces étudiants-travailleurs est alors comme dédoublée. Ils se retrouvent dans un cadre mirifique sans pourtant pouvoir subvenir à leurs besoins essentiels sans le secours des aides subsidiaires développées par le monde associatif ainsi que le service social de la cité. Il n’en reste pas moins que les haies du parc de la cité sont plus droites que les ventres pleins en ce moment.

Les résidents de la cité ne sont pour la plupart pas destinés à un travail manuel, mais résolus vers des postes à responsabilité où il est rare de faire ployer son corps à l’effort des mains. Sommes-nous certains que ces mains reçoivent une juste rémunération, une rémunération à la hauteur des conditions d’étude exceptionnelles qu’elles nous fournissent ? Sommes-nous certains que les gardes, qui veillent tant sur notre sommeil que sur nos tentatives de transgression des règles lorsque nous tentons de faire naître, comme le dit Brel, nos « vingt ans qui n’avaient pu naître », reçoivent une rémunération correcte ? Soulevons ce paradoxe que nos conditions de vie reposent sur une forme de précarité salariale : alors que les résidents se tournent majoritairement vers des professions hautement rémunérées, les salariés de la cité eux ne possèdent pas ce genre d’aisance. L’unité de la Cité ne se fait que sur la base d’une forme de différence de situation de ses occupants, employés comme résidents. L’exacerbation de la précarité étudiante peut être à la source d’une réflexion sur la situation des employés à la Cité. C’est en partageant les situations que nous pouvons les comprendre, par empathie et par mimétisme. S’interroger sur les soubassements du fonctionnement de la mécanique de la Cité internationale est déjà un point de départ pour ne plus juste errer dans la facilité lisse d’un fonctionnement pratique et élitiste, mais comprendre sur quoi se fonde et se base cette inégalité de situation. Une prise de conscience comme point de départ qui mène parfois à des initiatives de la part des résidents.

Lors du premier confinement, des résidents de la maison du Brésil ont écrit à leur directeur pour lui demander de ne plus faire venir les agents de nettoyage et de nettoyer leurs espaces eux-mêmes. L’idée était de limiter les risques de contamination pour le personnel, en leur permettant eux aussi d’accéder à une sécurité sanitaire, bien que leur travail ne le leur permettait pas. Peut-être faut-il dès lors commencer par s’interroger sur la condition salariale du personnel de nos maisons respectives pour ensuite envisager ce qui est possible de demander. Ce faisant, il s’agit de ne pas verser dans l’amnésie généralisée, dans le mépris des autres et dans l’adhésion muette au règne de la compétition de tous contre tous.

Nous avons voulu simplement soulever ces différents points paradoxaux de la situation où nous sommes, où nous vivons. À ceux qui répondront avec Flaubert que « la jeunesse a l’esprit tragique et n’accepte pas la nuance », nous rétorquons par un cynisme voltairien : « Le monde est toujours allé comme il va : les pauvres ont travaillé ; les riches ont joui ; les puissants ont gouverné ; les philosophes ont argumenté ; tandis que des ignorants se partageaient la terre », mais nous répondons mieux encore avec une mise en garde bourdieusienne, qui dévoile le parfum pénétrant du sentiment d’inégalité dans lequel nous vivons : « […] le monde est là, avec les effets immédiatement visibles de la mise en œuvre de la grande utopie néolibérale : non seulement la misère d’une fraction de plus en plus grande des sociétés les plus avancées économiquement, l’accroissement extraordinaire des différences entre les revenus, […] l’imposition, partout, dans les hautes sphères de l’économie et de l’État, ou au sein des entreprises, de cette sorte de darwinisme moral qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au saut à l’élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la lutte de tous contre tous et le cynisme ».

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