Peintures de l’émotion – “Vie de Joseph Roulin” par Thierry Jolivet

La nouvelle représentation du théâtre de la Cité Internationale explose la manière traditionnelle d’observer l’œuvre du peintre Vincent Van Gogh. En s’emparant du texte de Pierre Michon relatant l’amitié liée par le peintre et un agent des postes, Joseph Roulin, Thierry Jolivet propose de redécouvrir les tableaux du peintre libérés d’un regard intellectuel pour laisser le champ libre aux émotions. Sous le défilement tout en miroir des œuvres, le texte lu et la pose théâtrale du « diseur », une vague empathique nous emporte à travers les scansions d’un kaléidoscope chromatique.

Laissons Thierry Jolivet présenter son travail :

« L’histoire de Vincent Van Gogh, qui fut le plus grand peintre de son temps et ne le sut jamais, cette histoire nous la connaissons, nous croyons la connaître. Et pour cause, nous en avons parcouru le décor tout le long de notre existence au gré des tableaux. Nous avons déambulé dans la nuit d’Arles, sous les étoiles tourbillonnantes. Nous sommes chez nous dans le café rouge, dans la chambre bleue, et rien ne nous a illuminés comme le fracas jaune du soleil sur les blés de Provence. (…) Mais l’histoire de Van Gogh, en vérité, comment la connaîtrions-nous ? Comment la connaîtrions-nous quand elle nous est parvenue comme patrimoine via l’expertise posthume de la critique et du marché ? Pour l’entendre cette histoire, peut-être nous faut-il revivre selon le point de vue d’un homme qui jamais n’aurait pu se douter que la peinture de Van Gogh finirait un jour par obtenir quelque succès, fût-ce dans la mort, un homme qui n’entendrait rien à la peinture ni aux peintres, que par conséquent peut-être il était seul à fréquenter vraiment : Joseph Roulin, employé des postes, alcoolique et républicain, que Van Gogh peignit à plusieurs reprises, et dont tout porte à croire qu’il fut aussi son ami. Par mes yeux du facteur Roulin, nous regardons le spectre décharné de ce fou de Vincent et nous voyons un homme, ni plus ni moins, c’est-à-dire à la fois un dieu et un cafard, un pauvre type qui repousse les limites de l’acharnement (…). Et tous deux, le facteur rouge et le peintre fou, tous deux nous émeuvent, simplement, comme jamais, car comme jamais nous comprenons aussi bien qu’ils sont nos frères » (Jolivet Thierry, note d’intention)

(c) Rémi Blasquez

La mise en scène impressionne par la césure entre le jeu de la projection et la stabilité des deux musiciens et du « diseur » Thierry Jolivet. Alors qu’en arrière-plan défilent des œuvres de Van Gogh, tantôt lentement, tantôt épileptiquement, le diseur est stable et fixe, accroché à son micro et théâtral de son autre main. Cette césure entraîne le regard sur le déploiement des œuvres elles-mêmes.

Nous découvrons alors les œuvres du peintre sous un nouveau jour : celui de la projection numérique. Si bien sûr il faut préciser que l’expérience esthétique face à un tableau est différente de celle face à sa version pixellisée, il faut tout de suite affirmer que cette autre expérience de la peinture, qui devient une expérience de l’écran ou de la projection numérique, délivre une puissance et un plaisir tout à fait inédits.

Une rencontre avec une peinture requiert de la patience ou de la minutie. Or, le plus souvent, cette patience est mimée et cache de l’impatience. Le texte de Pierre Michon interroge cette peinture devenue objet de transaction, puis de spéculation. Plus encore, il critique la manière philistine d’appréhender une œuvre d’art ; cette manière savamment ignorante, où chacun fait semblant d’apprécier quelque chose qu’il ne comprend pas mais dont il doit « jouer » à apprécier car il s’agit d’un bien qui positionne socialement. Chacun joue alors une farce contemplative en mimant des connaissances dont ils n’ont pas le quart du tiers du commencement d’une.

Mais le texte de Pierre Michon fait tout autant la critique des « critiques » ou encore des sachants de l’histoire, de la philosophie de l’art. Il invite tout au contraire à un réajustement de la fonction de l’œuvre d’art en ce qu’elle pourrait être comprise à travers les yeux de l’employé des postes Joseph Roulin : peindre, c’est représenter ce qui se passe devant nos yeux, pas plus, mais pas moins non plus. Peindre, ce n’est pas faire plus qu’écumer le blé oublié des champs, que de trimballer des sacs de lettres. Peindre ce n’est pas faire moins non plus que de procurer des émotions sur ce que l’on voit.

L’expérience esthétique proposée dans la pièce suggère un retour à cette sensibilité dans la manière d’appréhender les œuvres de Vincent Van Gogh, qui, sur codées par des paratextes et des commentaires historiques, loupent la rencontre bouleversante avec le geste, la palette et la création flamboyante de ce peintre. Renoncer à une intellectualisation de l’œuvre d’art, comme le préconise Santiago Espinoza dans son livre L’objet de beauté, confine à faire droit aux submersions émotives rencontrées dans le défilement des œuvres surlignées par la beauté des mots de Pierre Michon. Redécouvrir le peintre, ou plutôt, commencer à le découvrir. Cela se passe, aussi, au Théâtre de la Cité. 

par Alexandre Jadin

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