Nos lieux de passage. Rencontre avec la photographe Marine Clément

Retour sur l’exposition “Ces endroits qu’on habite” à la Fondation Biermans-Lapôtre.

« je suis obsédée par toutes ces maisons

tous ces endroits qu’on habite

le temps d’une nuit

de quelques jours

de plusieurs années

tous ces endroits dont on garde en souvenir l’odeur

toutes ces vies qui bougent entre 4 murs

ces endroits où on laisse un bout de nous

ces lieux qui gardent dans leurs murs

un paquet d’âmes

dans l’air, un paquet d’histoires »

Texte de l’exposition de Marine Clément, « Ces endroits qu’on habite »,  du 20 avril au 15 juin 2022 à la fondation Biermans-Lapôtre, Cité Universitaire. Entrée libre (sous couvert de l’acceptation d’entrée du garde) et gratuite

Je la rejoins devant la statue de marbre de la reine Astrid, sur les bancs qui trônent face à la maison belge. Elle a 26 ans et nous vient du Québec. Nomade dans l’âme et influencée par les grands espaces de sa terre natale, Marine est photographe et cheffe opératrice implantée à la Cité ; lieu où elle présente aujourd’hui sa toute première exposition.

Lorsque la directrice lui propose de redonner vie aux couloirs de la maison belge, elle accepte, mais n’a encore pas la moindre idée de ce qu’elle va faire. Elle repart dans son pays natal et prend le temps de s’y pencher. Elle aurait pu inaugurer cette première expérience dans son petit village canadien, mais aucune thématique reliant ses différents clichés n’avait fait sens jusqu’ici. 

Ce n’est que lorsqu’elle revient à Paris que le déclic se fait : son expo portera sur les pays qu’elle a habités à travers le monde. Avec des photographies de Côte d’Ivoire, de France, d’Espagne, de Madagascar, d’Italie, et même du Canada, dans son village à quelques kilomètres de Montréal où « les gens sont beaucoup plus accessibles directement dans leur habitat, car ils laissent souvent leurs rideaux ouverts, comme si personne ne les voyait ».

@Marine Clément

Marine, avant d’aborder ton périple, revenons à la source : qu’est-ce qui t’a amené à la photographie ? 

J’ai reçu ma première caméra par ma grand-mère, une petite caméra Nikon automatique, pour ma fête. J’avais 12 ans. Mes parents étaient très fâchés parce que ça coûtait extrêmement cher et ils estimaient que ça n’en valait pas la peine pour une enfant. Mais ma grand-mère a tenu bon. Elle les a convaincus que j’avais l’œil pour ça. 

Quand as-tu eu le désir de passer pro ? 

Après mon Erasmus à la Réunion. J’étudiais la télécommunication et je faisais mon stage comme cadreuse-monteuse à la TV. Mes collègues m’ont encouragée à tourner mes propres trucs et à leur vendre ensuite. J’ai commencé à le faire naturellement et peu à peu, je me suis doucement détachée du format documentaire pour me concentrer sur la photographie. 

Quelle différence notoire y a-t-il entre ta pratique photographique au Canada et ta pratique photographique en Europe ? 

Le continent européen a une maturité intellectuelle et un ancrage historique très présent. Par exemple, quand j’étais à Rome, je voyais de l’histoire partout, même quand je mangeais dans la rue ! Tu ne peux pas faire de photo sans qu’il y ait une référence visuelle qui renvoie à l’histoire du pays.

Tu retrouves cette différence dans la sphère cinématographique ? 

Oui et non. Ici, on est sans cesse en train de se poser des questions comme « quel personnage met-on en scène ? », « comment le filme-t-on ? », « comment tourne-t-on une scène de sexe ? de viol ? »,… Mais au final, c’est très présent au Québec aussi : si on prend le dernier film « Babysitter » de Monia Chokri par exemple, elle est vraiment allée loin dans sa réflexion sur le médium. 

Tu n’as pas exploré que le continent européen, le continent africain aussi.

Effectivement. Je suis partie à Madagascar avec mon copain, Léo, que j’avais rencontré à la Réunion. Il y a très peu de clichés de Madagascar dans l’expo : j’ai eu un sentiment très ambigu et inconfortable en tant que femme blanche venue photographier ce pays. Je me suis heurtée concrètement à la question de dominance culturelle et j’ai mis du temps avant de sortir du piège de la reporter-touriste. 

C’est-à-dire ? 

On était convaincu qu’on créait une vraie relation en allant vers les gens avec nos caméras… Sauf que, à la fin, ils nous demandaient de l’argent ! Ce qui est compréhensible quand on y réfléchit un minimum. Avec le recul aujourd’hui, je ne pense pas qu’on puisse créer une vraie relation en se présentant comme on l’a fait, dans un temps aussi court. 

Et après, dans les autres pays, tu as aussi revécu cette ambiguïté ? Ou tu es parvenue à créer un lien plus profond et légitime ? 

Non, je ne l’ai pas revécu, ça m’a servi de leçon. Six mois après Madagascar, je suis partie en Côte d’Ivoire : je suis arrivée toute seule avant de me faire des amis sur place, j’ai tissé des liens avec mes collègues ivoiriens,… J’étais sur un pied d’égalité avec mon entourage. Le colonialisme est une thématique à laquelle je suis sensible et pour laquelle j’essaie au maximum d’être critique. Je préfèrerais toujours laisser la place à des photographes natifs mieux placés que moi pour traiter ces questions.

Ta vision du voyage a donc changé au fil du temps ? 

Oui, clairement. Le but n’était plus d’aller quelque part pour photographier un pays, mais plutôt de rejoindre les gens que je connaissais et qui vivaient là, pour découvrir l’endroit à travers leur regard. J’ai aussi exposé des photos d’une amie qui habite en Espagne, sa famille fabrique des turronnes (du nougat espagnol) pour voir sa maison, leur artisanat, ce qu’ils font,… J’ai davantage envie d’aller vers le portrait, vers l’identité des villes,… et vers l’intimité des gens ! 

Il y a déjà pas mal de personnes dans tes photos. Dans chacune, il y a quelqu’un.

Oui. Mais ça reste toujours à distance. La seule personne en plan rapproché – et le seul portrait tout court d’ailleurs -, c’est Léo ! 

Qu’est-ce qui a changé dans ta pratique avant et après cette exposition ? 

Il y a une grosse transition par rapport à la lumière artificielle. Au lieu d’attendre que la bonne lumière se manifeste, j’ai décidé que je pouvais la créer et susciter l’émotion que je voulais. 

Quel a été ton plus grand obstacle avec la lumière ?

Quand je suis arrivée à Madagascar justement : tous mes réglages ne fonctionnaient pas, ça m’a pris une semaine pour m’acclimater. Mais de manière générale, je trouve que les codes d’éclairage de la lumière sont absurdes : il est communément admis qu’il faut toujours mesurer en fonction du blanc caucasien. Il n’y a aucun enseignement qui contextualise, ou qui remette en question cette approche faite par des personnes blanches de peau. Si tu veux éclairer une peau noire de manière correcte, avec une balance de gris adéquate, tu dois te renseigner toute seule avec les quelques bouquins qui commencent seulement à être écrits. Je peux même pas imaginer les étudiants de couleur – chef op ou même comédien d’ailleurs – qui assistent à ces cours et qui réalisent qu’ils ne sont absolument pas inclus. 

Quelles sont tes influences phares en terme de travail de l’image au cinéma ?

Claire Mathon, assurément… Hélène Louvart aussi ! Des cheffes op’s qui viennent sculpter la lumière.

Des françaises donc ! Quel endroit parisien t’a le plus marqué ? 

Le parc Montsouris juste en face de la Cité. Je suis allée marcher dans ce parc et je suis tombée sur les endroits où a été tourné « Cléo de 5 à 7 » d’Agnès Varda.

Ca me fait penser à cette phrase qu’Agnès Varda dit : « Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. » 

J’avais écrit quelque chose de similaire sur une de mes photos de Madagascar justement ! « J’aime les humains-paysages », mais plus dans le sens qu’on peut « voir les paysages marqués sur leur peau ». 

As-tu des influences plus picturales, relatives à la peinture ?

Je suis allée voir les Nympheas à l’Orangerie. Ca m’a beaucoup touchée : on sent que Monet avait des émotions à partager, qu’il vivait quelque chose de fort intérieurement et qu’il l’a mis sur toile. Quand tu as une sensibilité aussi forte, c’est presque un devoir de la partager aux autres. Combien de fois je ne suis pas sortie d’une salle de cinéma en sentant que ça avait transformé quelque chose à l’intérieur de moi. Ça peut aider des vies, aider à résoudre les problèmes de ceux qui regarderont.

Tu as déjà ressenti une émotion similaire avec des photographies ? 

Bien sûr. Les premières qui me viennent sont les photographies de Dorothea Lange qu’on a au musée des Beaux-Arts de Montréal. Sinon, je suis allée cet été à Palerme, à l’Institut de la Photographie fondée par Letizia Battaglia. Battaglia était là pendant mon séjour, on hésitait à l’interviewer… mais on a pas eu le temps car elle est décédée quelques jours après. C’était genre, le mois dernier. C’est probablement la seule femme à avoir photographié la mafia en Italie.

Qu’en as-tu retenu en terme d’imagerie ? 

Tu vois vraiment des trucs trashs dans son œuvre : des enfants armés, des corps nus de femmes aux côtés de morts, des têtes coupées,… Ce sont des femmes qui ont œuvré toute leur vie et qui n’ont jamais été diffusées. Même chose avec Vivian Maier d’ailleurs : encore une femme qui a été mise en valeur une fois morte et dont on entend parler seulement aujourd’hui. On parle quand même d’une nounou qui décide d’aller photographier les rues de New York, elle a un regard qu’aucun homme de son époque n’avait. J’étais dans le métro quand ils ont placardé les affiches pour l’expo qui lui est dédiée : je me souviens, il était 2 heures du matin et je me suis arrêtée plusieurs minutes devant les immenses panneaux, juste pour les contempler et m’en imprégner. Ce sont des points de vue typiquement féminins que je trouve très justes, et qui parlent aux femmes ! On passe clairement à côté de cette diversité.

Tu remarqueras que tu m’as essentiellement cité des photographes féminines très rattachées au milieu rural… et qui ont un lien ténu avec le documentaire !

[Rires] Je n’apprécie pas exclusivement les œuvres documentaires faites par des femmes ! J’avais vu « Parasite » de Bong Joon-Ho quand j’étais à Londres. Après ce film, je me suis vraiment rendue compte que la fiction pouvait être tout aussi puissante que le documentaire, voire même plus.

As-tu un film de fiction en tête qui traite des lieux et des habitats ?

Oui, « Ema » de Pablo Larrain ! Ça se passe à Valparaiso, une ville portuaire sur la côte au Chili. C’est très féministe et le réalisateur est un homme. Des femmes s’emparent de la ville par la danse, le reggaeton, et commencent à y mettre le feu… Physiquement et symboliquement ! Du coup, il y a aussi toute cette thématique du feu féminin en parallèle. Les paysages sont incroyables : on voit les villes dans les montagnes, c’est très urbain, mais avec aussi des scènes au bord de la mer. On a des balcons à l’infini, un peu comme à Rome, mais moins vieillot. Il joue beaucoup avec les bâtiments tout en restant centré sur l’humain qui déambule dans la ville. C’est la thématique sociale qui prime. 

Si tu devais mettre des mots sur la thématique sociale de ton exposition, que dirais-tu ?

Une personne passe toute sa vie dans un bâtiment, elle y agence son habitat, elle y vit,… J’ai habité dans plein d’endroits différents, mais j’ai toujours eu des émotions très fortes vis-à-vis des quatre murs qui s’imprégnaient des histoires de vie. Ca m’émeut énormément d’imaginer que je pars d’un endroit ; qu’il y a eu quelqu’un d’autre avant moi, et qu’il y aura encore quelqu’un d’autre après moi. Même ici, à la Fondation Biermans-Lapôtre, je n’étais pas si attachée à l’architecture au début quand je suis arrivée. Maintenant que j’y ai vécu, je la perçois différemment… Et je suis déjà full émotive à l’idée de partir ! 

@Marine Clément

Si vous ne le saviez pas encore, des circuits sont organisés pour faire découvrir l’architecture et les œuvres d’art de toutes les maisons. L’exposition de Marine vient s’y ajouter, telle une pierre nouvelle à l’édifice, dont la symbolique vient se graver au cœur de la Cité. 

Lorsqu’il est temps de partir définitivement de ce microcosme singulier, une question surgit dans l’esprit de ceux qui y ont vécus et s’apprêtent à ouvrir une autre porte de leur chemin de vie : qu’est-ce que nous laissons derrière nous, qu’est-ce que nous emportons avec nous ? Indiciblement, ces photographies nous renvoient aux traces éphémères et invisibles que nous inscrivons en ces murs ; murs de nos chambres, de nos maisons, de nos habitats ; de tous nos lieux de passage. 

Clarisse Degeneffe

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