“Lecture américaine”, le New York re-visité de Daphné Biiga Nwanak

jean luis fernandez

Lecture américaine est avant tout le produit d’un pari fou, celui de réaliser une histoire des émotions passées, sur les planches du théâtre. Retrouver les émotions enfouies de ces migrants européens tentant de pénétrer le territoire américain, par New York. Baudoin Woehl, metteur en scène, s’interroge :  “Quelles émotions ont traversé celles et ceux qui ont cru au Nouveau Monde ? Comment s’exprimaient-elles ?” 

Tout l’enjeu théorique de la pièce reste de savoir comment il est possible de faire revivre des émotions qui n’existaient qu’au moment de leur expression. Il s’agit pour l’oeuvre théâtrale de les ressaisir dans le présent en opérant un processus généralisant : il faut acter d’une part que les émotions subjectives appartiennent à un passé par définition inaccessible et d’autre part qu’il est possible d’en rendre compte en présentant sur scène une mise en forme collective de ces émotions. Tous les matériaux sensibles sont mobilisés : sons, lumières, musique, jeux scéniques, monologues, scène et aussi le champ des spectateurs.

Métathéâtralité

La pièce commence par un échange de lettres. Comme si les acteurs faisaient tout pour repousser le moment de la lecture du texte, écrit par Daphné Biiga Nwanak lors d’un séjour en résidence dans la ville de New York. Plutôt que d’éluder les tergiversations qui animent l’artiste lors de la production d’un texte, les metteurs en scène ont choisi d’intégrer les lettres de doute, de pas de côté, de rétrocessions, qui les ont traversés lors de la réalisation de la pièce. 

Cette première partie est intégrée à la pièce sans pour autant qu’elle ne commence. Tout est fait pour que le spectateur ne se sente pas spectateur : les lumières restent allumées, les acteurs viennent s’asseoir près des spectateurs, un miroir est étendu en face de ceux-ci… Les acteurs ne sont pas des acteurs et les spectateurs ne sont pas encore des spectateurs : l’atmosphère fébrile détricote toute l’ambiance théâtrale qui veut tracer cette frontière entre le champ de la scène et le champ de ceux qui la regardent. Les metteurs en scène justifient le malaise : “En partageant le même espace, en s’adressant au public comme ils se parlent entre elles et eux, actrices et acteurs sèment le trouble quant au paradigme scène/salle, fiction/ réel. (…)  Pour que le théâtre opère, nous pensons qu’il est important que ces pôles ne soient pas maintenus séparés mais qu’ils soient au contraire poreux les uns avec les autres. Le théâtre est une vraie proposition sur la manière de percevoir le monde”.

L’arrivée à New York

Finalement, après des détours et les méandres de cette première partie métathéâtrale interrogeant tant sur le sens de la représentation artistique que sur la possibilité de faire témoigner des émotions ancestrales, le texte lui-même se déroule, sur un écran noir en lettre blanche, derrière un piano accompagnant les scansions d’un texte seulement écrit.

Après tout, c’est bien de New York dont il est question. Une ville qui semble ne jamais cesser d’exercer une certaine fascination sur les producteurs de contenus sensibles. Louis-Ferdinand Céline immortalisait dans un sublime passage de son ouvrage Voyage au bout de la nuit son arrivée dans cette ville “debout” : 

“Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous…

Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout.  On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes.  Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.”

Mais d’une expérience et d’un témoignage singulier tel que Céline a pu produire, il n’y est pas question dans cette pièce. Il est surtout question de penser collectivement cette ville, en ce qu’elle produit comme clichés qui puissent témoigner de l’émotion collective de l’arrivée à New York. Mais cette voie, qui d’après Baudoin Woehl doit “porter l’émotion non plus individuellement mais collectivement”, égrenant un à un les noms des lieux communs, des références filmiques communes, permet-elle de toucher plus précisément cette émotion enfouie que ne le serait un témoignage individuel ? 

Un vortex de perspectives

Au bout de la représentation, l’on se demande “que s’est-il passé”. Était-ce une pièce ayant pour objectif de témoigner des difficultés autoérotiques de la production artistique ? une pièce ayant pour objectif de révéler l’émotion collective enfuie de l’arrivée dans le Nouveau Monde en disant en quoi elle est encore présente aujourd’hui dans un inconscient collectif ? Une pièce voulant décloisonner les frontières du théâtre et faire percevoir à nouveau frais le monde à des spectateurs qui n’en demandaient pas tant ? 

Si on ne sait pas vraiment quelle lecture en tirer, on comprend peut-être comment l’auto-théorisation d’une œuvre d’art fait patiner sa réalisation. Au fond, il s’agit peut-être d’un témoignage sur la difficulté de produire New York alors que nous sommes saturés des images d’une ville devenue image, devenue “kitsch”, par la massification des posters de ses gratte-ciels et par la banalisation béate de ses  “pulls de sueur” arborant : “I love New York”. 

Mise en Scène : Daphné Biiga Nwanak  & Baudouin Woehl

Texte : Daphné Biiga Nwanak

Jusqu’au 19 novembre, au théâtre de la cité internationale : https://www.theatredelacite.com/programme/saison-2021-2022/lecture-americaine 

Photo : Jean Luis Fernandez

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