L’ÉNA TENDUE

L’énarque qui voulait supprimer l’ÉNA

Nous changerons la sélection, la formation, les carrières [de l’élite] en supprimant l’ÉNA et plusieurs autres structures pour en rebâtir l’organisation profonde » aurait dû déclarer le président de la République le 15 avril si son discours n’avait pas été reporté en raison de l’incendie de Notre-Dame. C’est finalement dans une conférence de presse, tenue le 25 avril 2019, qu’Emmanuel Macron confirmait ce qui n’était alors qu’une rumeur : sa volonté de mettre fin à l’existence de l’ÉNA, l’École nationale d’administration.
Si l’ÉNA est dans le viseur du président de la République, l’idée n’est absolument pas de cesser toute formation des hauts fonctionnaires d’État mais bien de proposer une transformation de l’institution datant de 1945. La décision est d’autant plus surprenante lorsque l’on sait qu’Emmanuel Macron est lui-même passé par l’ÉNA, ce qui lui a permis (après être sorti dans les premiers) d’accéder à l’Inspection générale des finances, un des trois grands corps administratifs de l’État.
S’inscrivant dans une « réorganisation profonde de l’administration » qui « suppose une réforme de notre haute fonction publique » l’annonce de la suppression de l’ÉNA a fait couler beaucoup d’encre. Qu’est-il en fin de compte reproché à cette entité républicaine ? Quels sont les enjeux de cette réforme de la haute fonction publique qui conduirait à supprimer l’ÉNA telle que nous la connaissons ? Le paradoxe méritocratique : l’échec de la formation de la haute fonction publique ?
Les limites de la formation de l’ÉNA, Emmanuel Macron les définit de la manière suivante : « est ce que notre fonction publique ressemble à la société que nous sommes ? Non ce n’est pas vrai, elle ne lui ressemble pas ». Le reproche principal à l’encontre de l’ÉNA est en effet l’absence de diversité sociale. L’ÉNA souffrirait ainsi d’un manque de représentativité sociale dès l’entrée en sélectionnant majoritairement (et presque exclusivement) des candidats issus de milieux intellectuels favorisés (60 % des étudiants de l’ÉNA en 2009-2011 étaient des fils de cadres et professions intellectuelles supérieures, une catégorie qui ne représente que 15,5 % de la population active selon une étude de l’INSEE). Ironie du sort, permettre à tous d’accéder aux hautes fonctions publiques par la promotion du mérite plutôt que la naissance était au coeur de l’idée fondatrice de l’école. En effet, lors de sa création en 1945, elle s’érigeait comme le moyen d’ouverture de l’élite de l’État. Comment ? En créant une sélection méritocratique basée sur le concours. Or, si les profils se sont d’abord diversifiés, on remarque une fermeture progressive de l’école aux divers univers sociaux. Pire encore, l’absence de diversité sociale se remarque aussi à sa sortie. L’ÉNA, « machine à classer », croule sous l’hyper hiérarchisation en sélectionnant l’élite de l’élite (la botte), or, ce classement n’est pas toujours celui qui privilégie les compétences. Réformes des modalités du concours, création d’un concours interne, rien n’y fait, selon Emmanuel Macron ces formations « ne sont plus des filières méritocratiques » (l’ont-elles déjà été… ?).
Ce manque de représentativité sociale conduirait à former une élite hors-sol, éloignée des problèmes et des considérations de la population qu’elle est censée administrer. L’hyper-sélection, la pression des concours, les enseignements dénués de tout réalisme et de sens pratique, auraient pour conséquence de produire des « bêtes à concours » qui ne deviendraient que des administrateurs conformistes. L’ÉNA, du fait de sa sélectivité interne, se renfermerait sur elle-même en ne permettant pas à ses élèves de s’ouvrir sur le monde extérieur qu’il soit académique ou citoyen. Or, selon certains, c’est justement cette possibilité d’ouverture qui permettrait aux élèves (et donc aux fonctionnaires d’État) de se poser les bonnes questions et ainsi d’augmenter les chances d’y proposer de bonnes réponses.
En somme, ce qui est reproché à l’ÉNA c’est ce qui est reproché aux hauts fonctionnaires. Ces derniers n’auraient pas pris la mesure de l’ampleur des manifestations et revendications des Gilets jaunes, participant ainsi à ancrer la crise dans le temps long. La volonté de suppression de l’ÉNA n’est donc qu’un moyen selon le président de la République de permettre une transformation du personnel d’État car pour ce dernier, « si on veut que les hauts fonctionnaires soient formés différemment il faut repenser leur formation ».
Supprimer l’ÉNA, est-ce vraiment la solution ? L’idée n’est pas si nouvelle. L’ÉNA a subi de nombreuses transformations depuis sa création (modifications notamment engagées par des propositions d’hommes politiques). Cette réforme est donc loin de constituer un basculement mais serait plutôt l’aboutissement de nombreuses transformations jugées inefficaces.

La réforme proposée par le président de la République fait l’objet de nombreuses critiques,
anciens énarques et chercheurs se joignent pour dénoncer sa potentielle inefficacité future voire son manque de sens initial. Ainsi, pour David Guilbaud, haut fonctionnaire, la décision d’Emmanuel Macron « transforme les hauts fonctionnaires en boucs émissaires sans rien changer aux causes de la colère » (Supprimer l’ÉNA ? Et puis quoi ? David Guilbaud, article AOC). Le président se tromperait donc d’adversaire, car ce ne serait pas à l’administration de venir « combler le vide qui se crée lorsque les responsables politiques refusent d’assumer leur rôle » ibid. Si cette critique comporte une part de légitimité, il n’en reste pas moins que, étant donné que les responsables politiques sont issus de l’administration, on ne peut ignorer la remise en
cause nécessaire de cette dernière. La solution à privilégier selon David Guilbaud ? « Supprimer ce classement de sortie » et de « lui substituer une évaluation personnalisée, fondée sur un ensemble de compétences bien identifiées et que chaque élève devrait acquérir au cours de la formation ». Là encore, une seule dimension du problème est étudiée car cela ne permettrait en rien de solutionner le manque de représentativité dont pâtit l’ÉNA. Mais, est-ce en réformant l’ÉNA que cette limite pourrait être palliée ? Emmanuel Macron se tromperait-il de combat ? C’est en tous cas ce que suggère Jean-Michel Eymeri-Douzans, politologue, lorsqu’il explique que « c’est l’ensemble du système de sélection d’élites adolescentes des grandes écoles françaises, et de leurs classes préparatoires, qui souffre d’un manque de représentativité sociale » (L’ÉNA se meurt, l’État demeure, Jean-Michel Eymeri-Douzans, article AOC). En effet, l’ÉNA n’est que,
pour reprendre Fabrice Larat (adjoint directeur de l’ÉNA), « le dernier maillon de la chaîne des inégalités ». De ce fait, engager une réforme de celle-ci seule ne peut produire des résultats probants. Ce serait alors, selon le politologue, par l’amplification des programmes d’égalité des chances créés par les IEP et des classes préparatoires intégrées avec admission sur critères sociaux, l’augmentation des budgets et la diversité des offres de formations que
le changement s’opérerait.

Il n’en reste pas moins que cette décision semble faire consensus aussi bien du côté des citoyens,
la proposition de la suppression de l’ÉNA faisant partie de nombreuses propositions issues du
grand débat national, que de celui de la majorité parlementaire LREM. La suppression de l’ÉNA ne serait-elle alors que le moyen de satisfaire le plus grand nombre en proposant une solution à la fois populaire et inattendue, sans pour autant remettre en cause l’ensemble du système de sélection des élites ?

Crédit photo : Stéphane Tourraine, École nationale d’administration (ENA). Patio du bâtiment de l’ancienne École nationale de la France d’outre-mer, 2 avenue de l’Observatoire, Paris 6e, license BY-SA 3.0, Wikipédia.
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