Quand l’histoire se retrouve face à la littérature

Couverture de Gauz, Camarade Papa, Paris, Nouvel Attila, 2018.

L’histoire n’est pas la propriété exclusive des universitaires, et la littérature a aussi son mot à dire sur le passé des sociétés humaines. Le roman, Camarade papa, de l’écrivain franco-ivoirien Gauz est le parfait exemple d’un apport fécond de la littérature à la compréhension de l’histoire. Publié en 2018, ce petit livre traite de la rencontre coloniale entre les Français et les sociétés autochtones en Côte d’Ivoire actuelle, à la fin du XIXe siècle. Gauz souhaite dépasser les récits surplombants et manichéens de la colonisation en renouant avec un récit à hauteur d’homme. Une première temporalité suit la trajectoire de Maxime Dabilly, un Français ordinaire qui s’engage dans l’aventure coloniale. À ce premier récit se superpose une seconde temporalité, un siècle plus tard, d’un enfant ivoirien exilé avec ses parents communistes à Amsterdam, qui retourne en Afrique.

En insérant une dimension humaine souvent oubliée, Gauz entend ainsi casser l’image héroïque des explorateurs coloniaux. Avant de lutter contre des sociétés supposées « sauvages », ceux-ci doivent surtout lutter contre leur propre ignorance de l’environnement et la dysenterie. De même, loin de se contenter d’une position dominée, les sociétés locales sont parties prenantes des jeux du pouvoir. On note aussi l’importance mise sur les interprètes, des personnages hybrides qui, en faisant la jonction entre deux mondes, disposent d’un rôle essentiel dans les transactions. 

Le récit est d’autant plus troublant qu’une grande partie des personnages, lieux et populations sont avérés historiquement. Il faut dire que l’écrivain préparait son roman depuis longtemps en se nourrissant à la fois d’ouvrages historiques, d’archives coloniales, et en déménageant à Grand Bassam, en Côte d’Ivoire, où le récit se déroule. Évidemment, ce roman mêlé de personnages historiques reste avant tout une fiction, mais la richesse des réflexions que sa lecture suscite affine à coup sûr le regard que l’on porte sur la colonisation. À croire que, parfois, le « mentir-vrai », qui peut définir la littérature, a beaucoup à apprendre à l’Histoire, ce « roman vrai » comme l’appelait l’historien Paul Veyne.

« La terre est un alibi, la richesse une esquive, la civilisation une escroquerie. Le caoutchouc, le bois, le café, l’ivoire, l’or, les pagnes anglais, le savon de Marseille, l’eau de Cologne, le gin hollandais, les parapluies, l’aiguille, le fil à tresser, les routes, le télégraphe…, tout n’est que prétexte. La vie seule compte. Celle qu’on perd, celle qu’on donne. Cette chose qui se joue là n’est pas nous, et elle n’est pas eux. Ensemble, nous devons lui trouver un nom autre que celui que l’on écrira dans les registres de la colonie enfantée avec elle. »

Gauz, Camarade Papa, Paris, Nouvel Attila, 2018, 192 pages

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