Dans la fabrique de l’histoire des sociétés africaines

Carte de l’Afrique de l’Ouest dans l’Atlas Catalan (1375) ©Wikimedia Commons

Comment écrire l’histoire des mondes africains aujourd’hui ? Mamadou Diouf, historien sénégalais et professeur à l’Université Columbia à New York, esquisse quelques réponses sur les différentes manières de construire des récits historiques.

Délaissée des programmes scolaires et universitaires, l’histoire des mondes africains reste aujourd’hui largement méconnue. Cette ignorance participe pleinement à la perception encore prégnante et souvent inavouable de l’Afrique comme une masse continentale indifférenciée. Cette même ignorance mène parfois jusqu’au déni d’une histoire de l’Afrique, que l’on pense au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007, où il estimait que « l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire ». Mais au lieu de se contenter d’une critique de la permanence des stéréotypes, qui soit dit en passant permet de refouler ses propres préjugés, pourquoi ne pas dépasser ce constat et brusquer cette ignorance en plongeant enfin dans une histoire au long cours des sociétés africaines ?

Si je vous dis : royaume du Ndongo, royaume du Cayor, royaume Dahomey, royaume du Kongo, empire du Mali, empire ashanti, empire Songhaï, cela ne vous dira probablement pas grand-chose. Même pour l’étudiant en histoire que je suis, abreuvé par l’histoire européenne depuis le début de mes études, je dois avouer non sans malaise que je demeure dans un champ de connaissance quasiment vierge. Il faut dire que pendant longtemps, étudier les sociétés africaines revenait en réalité à étudier l’Europe en Afrique, à travers l’histoire de la colonisation et de la traite atlantique. 

Depuis le début du xxie siècle, les recherches s’attachent désormais davantage à faire une histoire du point de vue des sociétés africaines. En France, la création en 2019 de la chaire, « Histoire et archéologie des mondes africains », au Collège de France, témoigne de ce nouvel élan. Pour un observateur occidental, ce décentrement du regard est alors salutaire car il permet de sortir de la conception évolutionniste de l’histoire. Autrement dit, l’idée d’un progrès historique, en considérant par exemple le passage de la chasse et cueillette à la sédentarisation comme une étape inéluctable des sociétés. Sachant qu’il existe encore des populations de chasseurs-cueilleurs en Afrique, ce schéma doit nécessairement être abandonné car il leur dénierait toute historicité.

Afin de poursuivre la réflexion et d’entrer modestement dans ce foisonnement historiographique, l’historien sénégalais, Mamadou Diouf, professeur à l’Université Columbia à New York, nous donne quelques pistes sur la manière dont peut s’écrire l’histoire des sociétés africaines aujourd’hui.

L’historien sénégalais Mamadou Diouf ©Wikimedia commons

Vous êtes un historien sénégalais. Vous avez réalisé votre thèse à Paris. Vous êtes aujourd’hui professeur à l’Université Columbia à New York. Quel regard portez-vous sur la position de l’observateur qui écrit l’histoire des sociétés africaines ? Depuis où s’écrit et depuis où devrait s’écrire l’histoire africaine ?

Il n’y a aucune raison de revendiquer une écriture autochtone de l’histoire de l’Afrique. L’Afrique fait partie du monde et son histoire est une histoire du monde et de l’humain. Chaque histoire particulière d’une société doit s’inscrire dans un dessein plus large, l’histoire de la condition humaine dans ses différentes manifestations. Il faut donc écrire une histoire qui respecte la pluralité des trajectoires historiques et la pluralité des desseins humains, autant dans leurs réussites que leurs échecs.

Comment écrire cette histoire ?

L’intérêt est d’écrire une série de récits qui disent d’où ils viennent et comment ils sont construits. L’histoire construit des interprétations différentes qui doivent être portées par des projets révélés. Il y a plusieurs manières d’écrire l’histoire à l’intérieur d’une société. Par exemple, l’histoire des subalternes n’est pas l’histoire des élites. Pour les universitaires, l’histoire s’inscrit dans un projet institutionnel. Grâce à l’institutionnalisation des pratiques du métier d’historien, un historien chinois formé à la discipline historique peut ainsi parler, par exemple, de l’histoire du Sénégal avec un historien français. On peut être en désaccord sur la manière avec laquelle les évidences sont construites, et à partir desquelles on produit un récit historique. Mais cela est différent de l’histoire extraordinairement politique de l’histoire orale des sociétés africaines qui est construite sur une certaine compréhension du passé qui est différente du projet professionnel que je porte en tant qu’universitaire.

Comment se défaire de l’eurocentrisme quand on observe les sociétés africaines ?

Aujourd’hui, on se situe dans des territoires épistémologiques d’une connaissance qui peut être découplée de son environnement d’origine. Il s’agit donc de tester des concepts qui ne sont pas forcément limités aux sciences sociales et aux humanités occidentales. Ces concepts ne sont pas stables, il faut donc constamment les resituer dans des cadres culturels et des trajectoires historiques différentes. Il faut comprendre ces concepts à l’intérieur de la tradition qui les a produits et les mettre à l’épreuve hors de leur territoire de production. L’ « opération intellectuelle », que j’emprunte à Michel de Certeau, repose sur des opérations de mise à l’épreuve, de construction des archives, d’interprétations, et toute interprétation en histoire est provisoire.

L’Afrique subsaharienne et ses différents royaumes en 1885 offrent une image renouvelée du continent ©Magazine L’Histoire, nov. 2020

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