Je ne suis pas un homme facile (Éléonore Pourriat)

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Critique – Après son court-métrage intitulé « Majorité opprimée » datant de 2010, la réalisatrice française Éléonore Pourriat reprend le sujet traité dans un long-métrage sorti en 2018 sur Netflix et qui a pour titre « Je ne suis pas un homme facile ».

Si à première vue, l’histoire de ce dernier – une comédie d’amour entre un homme et une femme du milieu culturel à Paris – pourrait ne pas sembler très originale, le thème est en effet pertinent et la mise-en-œuvre ainsi que la performance des acteur.e.s sont tout à fait convaincantes.

Avec ses deux œuvres, Pourriat poursuit une même idée : en présentant un monde renversé, dans lequel les rôles attribués aux genres dans notre société sont inversés, elle entend démontrer que ces rôles n’ont rien de naturel mais sont socialement construits et que, par conséquent, les différences entre femmes et hommes n’ont pas raison d’être.

Pourriat crée un monde dans lequel les femmes ont des caractéristiques généralement perçues comme « masculines » tandis que les hommes se comportent de manière « féminine ». Avec une attention au détail, Pourriat considère un grand éventail des dimensions des différences des genres. Ainsi, ce sont les hommes qui portent des vêtements sexy pour attirer les femmes, des vêtements qui sont inconfortables, peu pratiques et même parfois mauvais pour la santé, comme des chaussures à talons haut. Ce sont les hommes qui se rasent les poils, qui sont plus susceptibles de subir la pression de leur entourage de créer une famille et qui sont incités à être empathiques.

Si les hommes sont sexualisés et objectifiés, étant confrontés à des remarques voire harcèlements, ce sont en revanche les femmes qui prédominent dans l’espace public, par leur comportement et leur style de communication. Les hommes et leurs revendications « masculinistes » sont ridiculisés.

De plus, les rues et places sont nommées d’après des personnages féminins. Les postes dans le secteur public sont également occupés par les femmes, ce qui mène à leur surreprésentation dans l’espace public mais aussi dans les positions de pouvoir notamment au sein de la police ou des pompiers.

De même, les femmes occupent des postes mieux payés et sont mieux représentées dans les positions de direction, les hommes étant dans la dépendance économique de leurs partenaires.

Ce sont également les femmes qui dirigent la vie en privé, qui poussent leurs partenaires à avoir des relations sexuelles avec elles et qui prennent les décisions importantes, tandis que ce sont les hommes qui s’occupent davantage des enfants et du ménage.

Le génie dans le film « Je ne suis pas un homme facile » réside dans le fait que Pourriat n’inverse pas pour autant les attributs physiques. Ainsi, si ce sont toujours les femmes qui sont enceintes et qui donnent la vie aux enfants, ce sont désormais les hommes qui sont en charge de l’éducation de ces derniers. Ce phantasme permet de démontrer la fausse conclusion d’une corrélation naturelle entre les faits biologiques et sociaux.

Même à l’époque actuelle, si nous dénonçons des inégalités entre les sexes, une réaction fréquente est de répondre que les femmes n’ont pas d’humour, que les différences sont naturelles ou encore que les inégalités n’existent plus. Le pay-gap, le faible taux de femmes dans les positions de direction dans la politique ainsi que dans le secteur privé, ou encore les chiffres de la violence conjugale, contredisent une telle supposition.

La grande puissance des œuvres de Pourriat est qu’elles se concentrent sur des inégalités quotidiennes dont nous ne nous rendons pas compte ou qui sont banalisées et considérées comme anodines ou naturelles.

En inversant les rôles des genres, Pourriat réussit à mener à l’absurde les différences entre femmes et hommes, nous prouvant à quel point elles sont aujourd’hui, d’un côté, réelles, et, de l’autre, qu’elles n’ont rient de naturel.

Si le court-métrage « Majorité opprimée » a déjà bien réussi à démontrer ces « subtilités », il avait, d’après mon point de vue, la faiblesse de culminer dans une scène de viol d’un homme commis par un groupe de femmes. Si en effet dans notre société, les femmes sont beaucoup plus souvent victimes de violence sexuelle et qu’il faut agir contre ce problème, le pouvoir du film pourrait être de montrer les inégalités qu’une grande partie des hommes (ainsi que des femmes) ne voient pas comme un problème – par exemple un compliment dans la rue, une remarque sur le corps d’une femme, les vêtements peu pratiques qu’elle choisit « librement », le fait que les femmes gardent les enfants, gagnent moins et s’expriment moins en cours.

De ce point de vue, le long-métrage réussit encore mieux à démontrer toutes ces inégalités qui restent actuellement plutôt ignorées.

Evidemment, certains rôles montrés dans le film seraient concevables dans notre société, notamment celle d’une femme indépendante qui a du succès dans son travail et qui vit sa vie et sa sexualité comme elle l’entend. Cependant, dans sa globalité, le film montre – avec tout le progrès pour le traitement égal des genres fait au cours des dernières décennies, qu’il reste encore un bon bout du chemin à faire, notamment dans ce que d’aucun considère parfois comme de « petits détails ».

Reste peut-être la critique que le film montre un certain milieu assez privlégié, alors que dans d’autres milieux, les inégalités sont encore plus frappantes. La décision de la réalisatrice de présenter le sujet dans un style de comédie ainsi que de montrer une vie très spécifique permet à l’audience de garder une certaine distance et souligne l’absurdité des différences. Si un film dénommé « féministe » n’attire qu’un certain public, ce film a le potentiel d’en attirer également le mainstream.

Finalement, le film nous offre une très bonne possibilité de savoir si un certain comportement ou une différence est naturel ou bien déplacé (par exemple par rapport à un compliment au travail ou à la répartition des tâches en couple), nous pourrions alors imaginer la même scène avec les rôles des hommes et des femmes inversés. Si la situation nous semble bizarre ou inappropriée, alors la scène initiale l’était également.

2018 ‧ Comédie romantique, critique sociale ‧ 1h 38m ‧ France ‧ réalisatrice : Éléonore Pourriat

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